Poèmes de Brigitte Lecuyer

Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 05:00

Aujourd'hui un très beau texte écrit par Brigitte LECUYER.

C'est notre pensée pour tous les Japonais et particulièrement pour toutes les victimes de ce tremblement de terre et leurs familles.

Nous avons appris par Dgidgi que FLO , blogueuse Française qui vit à Sandaï au Japon, est vivante ainsi que sa fille. Nous espérons que son mari est saint et sauf aussi

 

 

Akiko

Venue du pays du soleil levant, j’ai rencontré Akiko chez ma mère à Annecy. Elle y effectuait un séjour linguistique destiné à parfaire son français, déjà  fort compréhensible bien qu’encore hésitant. Ma mère loge des étudiants étrangers depuis une quinzaine d’années et ainsi sont passés dans son bel appartement nombre de nationalités : italiens, suédois, norvégiens, américains, espagnols, coréens, anglais, bref, toute une panoplie de jeunes voyageurs et de moins jeunes.

Belle femme au visage lisse et doré, Akiko me prit dans ses bras dès mon arrivée, apprenant que j’étais la fille de l’hôtesse. Chaleureuse,  elle me serra contre elle pour me dire simplement bonjour, faisant fi de la tradition de retenue qui s’impose naturellement à tout nippon. Il y avait  là de quoi me surprendre.

   Cheveux de jais, fort souples, sourire aux dents éclatantes, elle n’avait rien d’une étudiante.  Âgée de 53 ans, bien qu’elle ne fît pas son âge, elle était du plus grand chic et d’une distinction sans pareille.  J’appris qu’elle était mariée, mais aussi grand-mère et elle détonnait par son caractère atypique pour une japonaise bon teint. Nous avions alors le même âge. Elle s’enthousiasmait de tout ce qui avait trait à la France, nos traditions, notre art de vivre, notre nourriture, nos vins, nos paysages. Elle plaisantait et sa joie et sa bonne humeur rayonnaient.  Ce fut un réel plaisir de faire sa connaissance. Ce n’était pas, loin s’en faut, son premier voyage en France. Ancienne hôtesse de « Japan Air Lines », elle avait déjà sillonné le monde et sa grande culture et son éducation me ravirent.

Au dernier jour de son séjour, elle tint absolument à nous offrir de déguster avec elle, une bouteille de Champagne que nous bûmes jusqu’à la dernière goutte, bien qu’il fût infâme. Elle ne parut pas s’en apercevoir ou fit semblant, par délicatesse. Ma mère porta le breuvage à ses lèvres et reposa le verre discrètement de façon à ce qu’on ne la resserve pas. Mon mari et moi, furent plus héroïques, par courtoisie nous accompagnâmes Akiko sans faire le moindre commentaire. Elle avait dû le payer fort cher et c’en était d’autant plus navrant.  

Comme une gamine découvrant ses jouets à Noël,  elle exhiba fièrement les cadeaux qu’elle s’apprêtait à faire aux siens, une demi douzaine de cravates pour son cher époux, d’une griffe connue et elle nous avoua rayonnante que chacune d’entre elle, valait la bagatelle de 150 euros, une fortune en cravates !

Nous la félicitâmes pour sa mention « très bien » à l’examen de Français, et pour sa place de première de sa classe, après seulement un tout petit mois d’études.

Ma mère avait prévu une raclette, en pleine canicule pour que ses japonaises (elle en recevait toujours deux en même temps)  puissent partir, en ayant goûté  un maximum des spécialités savoyardes. Même en essayant de nous représenter les montagnes couvertes de neige, nous suffoquions dans l’appartement chauffé à blanc, augmenté des quelques degrés supplémentaires par la chaleur de l’appareil et les vapeurs d’Apremont.

 Je pense qu’Akiko se souviendra toujours de cet épisode de voyage durant cette déplorable canicule ainsi que des efforts de ma mère pour la satisfaire pleinement. A la fin du repas, pour nous rafraîchir, Akiko proposa, une mangue  rouge et mûre à point, et nous fûmes surpris d’apprendre qu’au Japon ce fruit était aussi rare qu’inabordable.

Nous nous photographiâmes réciproquement, afin d’éterniser ces moments.

 

Je ne reverrais sans doute jamais, la belle et gracieuse Akiko, mais qu’importe !   Elle restera un souvenir précieux dans un contexte bien sombre. Je n’étais pas revenue à Annecy depuis la disparition de mon demi-frère, lequel s’était tué en moto alors qu’il n’avait que trente huit ans, en juin de l’année précédente.

Ma mère et son père tentaient de faire bonne figure à toutes ces voyageuses du bout du monde, mais c’était bien pénible et douloureux pour eux. La délicatesse et la sollicitude d’Akiko envers ma famille dans ses moments si difficiles,  m’émurent. Il n’y eut pas un mot déplacé de la part d’Akiko, rien que des paroles apaisantes, une grâce naturelle pour tenter de neutraliser les aléas du destin, et je lui en su gré à jamais. 

Je peux regarder autrement ces troupes disciplinées de touristes japonais que je croise désormais, sur mon chemin.   Ils sont nombreux autour de l’Opéra, quartier que je fréquente en visites express lors de mes escapades parisiennes.  Ces hommes et femmes inconnus se révèlent des êtres humains délicats et sensibles, et pas seulement des pourvoyeurs de devises, armés de leur sempiternel appareil photos en bandoulière.

 Le sourire d’Akiko restera gravé dans ma mémoire comme un souffle de vent rafraîchissant sur un terrible été de canicule.

 

Brigitte Lécuyer     (août 2003)

Par Martine - Publié dans : Poèmes de Brigitte Lecuyer - Communauté : Le champ du monde
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Samedi 16 octobre 2010 6 16 /10 /Oct /2010 05:00

Je ne sais pas comment j’ait fait et qui m’a aidé à monter, mais je suis bel et bien là, au milieu de la campagne française, et je pense à tous ceux qui m’ont précédé, qui ont eu à assumer cette lourde tâche. Je me sens libre et heureux comme jamais et je peux voir loin, même sans lunettes. A perte de vue, les champs se déclinent en bleu blanc rouge, en cette saison, ils sont de toute beauté. Je fais partie du tableau. Je pose pour la postérité et les moucherons s’affolent autour de ma tête, mais je ne dois pas bouger,  dit Picasso.

 


Kheir mon cheval s’impatiente, Kheir palpite et hume l’air, et je sens qu’il attend mon ordre, un léger frémissement de mes talons sur ses flancs gris et il filera vif comme l’éclair. À bride abattue. Il n’en finit pas de piaffer, mais je ne suis pas pressé, mais pas pressé du tout. J’ai du temps et la liberté guide mes pas. J’adore mon cadeau, et je ne remercierai jamais assez Abdelazziz de m’avoir offert ce barbe gris, sec et nerveux comme moi. Lui et moi on se ressemble. Nous détestons l’immobilisme. Nous sommes prêts à parcourir des kilomètres ensemble, à franchir le mur du son s’il le faut et à dire merde à tous ces cons. J’entends résonner les trompettes de la garde et papa crie « cours Nico, cours et n’oublie pas ton shako » 

 

kheir.JPG

Merci à GILBERT du SITE PASSION PHOTO 78  un blog avec de superbes photos de m'avoir prêté, pour illustrer le texte de Brigitte, sa photo de Kheir cheval offert en 2007 à Nicola Sarkozy par Abdelaziz Bouteflika président Algérien 


Aux oubliettes, le conseil des ministres, le défilé sans majorettes, mon agenda, Angela, Rachida et même Carla. Oublier, oublier tout. Mes habits aussi, envolés, mon costume Gucci et ma cravate de soie laquelle flotte entre deux eaux sur la rivière en contrebas. Les poissons n’en croient pas leurs yeux. Ils se bousculent des nageoires pour voir ça !

Kheir, mon bel étalon arabe, agite sa crinière au vent, je décide de lever le camp, Picasso s’emmêle les pinceaux, il fulmine dans l’herbe il a décidé de repeindre l’herbe en rouge. J’applaudis. J’adore son projet. Nous repartons destination inconnue, au triple galop, tandis que les nuages sages au garde à vous dans le ciel, me saluent bien bas, moi Nicolas.


 

                                                          Brigitte Lécuyer 13 juillet 2010

Par Martine - Publié dans : Poèmes de Brigitte Lecuyer
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Samedi 2 octobre 2010 6 02 /10 /Oct /2010 05:00

La dame qui poussait un fauteuil roulant avec personne dedans de Brigitte Lécuyer

 

J’étais attablée en bonne compagnie à la terrasse estivale d’un restaurant, quand je l’aperçus la première fois. Je n’y prêtais pas particulièrement attention et continuais de m’entretenir gentiment avec mes amies.

Nous n’en étions pas encore au dessert que la dame refit son apparition.

On la trouva curieuse sans plus et nous reprîmes nos échanges, regrettant déjà nos vacances et comparant les progrès de nos petits enfants.


Mais l’étrange personne revint avant que nous en ayons fini, et bien avant que la note ne nous fût apportée. Elle repassa de son air dolent, encore une autre fois. Cette fois ci je fis davantage attention à elle, à cette femme qui poussait un fauteuil roulant vide. J’imaginais le pire, un cruel accident, la perte d’un mari, d’un parent, d’un enfant. 

Elle marchait se concentrant sur l’horizon, semblant ne voir et n’entendre personne, amarrée aux poignées de son fauteuil, le regard lointain, presque souverain. Elle avançait droit devant d’un pas souple et lent, et personne n’aurait pu imaginer qu’elle avait des difficultés à se mouvoir et à marcher.

 

 

L’amie à mes côtés me fit remarquer qu’elle ne portait aucun sous-vêtement, et je le constatais par moi-même quand elle réapparut, toujours aussi dolente, ses fesses molles et ses seins lourds ballottaient doucement sous le tissu mou d’un survêtement délavé.

 


Je lui donnais une petite cinquantaine d’années, sa chevelure épaisse et sans cheveux blancs était remontée négligemment en chignon à la Brigitte Bardot et des mèches s’en échappaient de partout. Son visage rond avait du être beau et ses traits agréables. Elle respirait la sérénité ou l’indifférence au monde et  balançait chacun de ses pas chaussés de ballerines, d’une façon presque indécente, comme si elle voulait par ses nombreux passages,  attirer l’œil sur elle, bien qu’elle ne regardât nulle part. 

La femme qui poussait un fauteuil roulant avec personne dedans, passa ainsi devant nous quatre ou cinq fois, je ne sais combien de kilomètres elle fit ce jour là.  à ce train, je penchais pour une dizaine au moins.


En rentrant chez moi, je la revis une toute dernière fois sur le boulevard de l’Oise, pareille à elle-même, aussi absente aussi impassible, à faire les cent pas devant le lycée, imperturbable. Cette fois-ci, une cigarette extra longue était posée au coin de ses lèvres,  mais elle ne semblait pas allumée.

La dame qui poussait un fauteuil roulant avec personne dedans, m’intrigua  longtemps, et c’est ainsi que je me réveillais en pleine nuit pour écrire ceci.

 

                                      Brigitte Lécuyer 24 septembre 2010

Par Martine - Publié dans : Poèmes de Brigitte Lecuyer
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Jeudi 30 septembre 2010 4 30 /09 /Sep /2010 05:00

On dirait une moto qui peine à démarrer, le bruit persiste, et la moto ne démarre toujours pas. Je me dis que le type ferait mieux de prendre le R.E.R ou d’y aller carrément à pied, je regarde ma montre, il est à peine sept heures. Il fait encore nuit, seuls les réverbères distillent une clarté douteuse.  J’enrage d’autant que j’ai peu dormi et que je venais juste de me rendormir dans mon canapé après avoir avalé un roman sans grand intérêt.


Comme le bruit continue, je vais voir. Ce n’est que le balayeur des rues qui s’active. A sept heures du mat. Enfin je dis le balayeur, mais ça n’en est plus un, on dit sans doute, employé à la propreté, maintenant. Armé d’un souffleur, il pousse les saletés vers le centre de la rue, une voiturette viendra plus tard aspirer ce qu’il a poussé. Il fut une époque où j’admirai le savoir-faire de ces hommes, leur lenteur à déplacer le balai qu’ils poussaient parfois telle une pagaie en eau trouble. Au moins, ça ne faisait aucun bruit. Encore une espèce en voie de disparition.

 

Après avoir sillonné les déserts et brûlé ses yeux bleu au soleil d’Extrême Orient, mon grand-père a vendu des balais dans sa droguerie, on disait alors marchand de couleurs. Je trouvais ce terme tellement beau, que j’ai lui dit un jour  que je ferai comme lui et que je vendrai des couleurs. Je devais avoir cinq ans, et ça me semblait le plus beau métier du monde. Maintenant j’écris et tente d’illuminer de couleurs, des moments gris.

 

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Les feuilles mortes se ramassaient à la pelle. Ce temps là est bien révolu,  même si la chanson me donne encore le frisson et que l’approche de l’automne favorise le spleen. Mais qui aurait encore le spleen en regardant manoeuvrer un agent de propreté qui pétarade avec sa soufflerie infernale à sept heures du matin. Tout fout le camp et la modernité parfois m’exaspère. Je me suis dit que ce type devait être sourd, il ne portait aucun casque sur ses oreilles, d’ailleurs à bien le regarder ce n’était pas un homme, juste un gamin, un gamin farceur qui se sentait obligé de réveiller les braves gens sous prétexte que lui-même avait une mission. 


Evidemment je préfère écouter le chant des merles, mais ils ont disparu, je ne les entends plus et personne ne m’a dit que les merles étaient des oiseaux migrateurs. Se peut-il qu’ils aient déserté nos rues à cause du bruit aussi, sont–ils tous morts, je m’interroge.  

J’ai, dirons certains, l’avantage d’habiter en ville, je profite ainsi de l’agitation, du mouvement perpétuel, d’un va et vient incessant sous mes fenêtres, mais aussi des commerces et de la proximité d’une gare.  Depuis longtemps, je sais que mon mercredi et mon samedi sont sacrifiés au marché et qu’il ne faut plus compter dormir au-delà de 6 heures, ces jours-là.  Alors j’attend la vieillesse, j’attends moi aussi d’être sourde assez pour dormir tout mon saoul, mais peut être que ça n’arrivera jamais parce que d’une certaine manière, maintenant  le grand silence m’angoisse et me donne des frissons.

 

                                  Brigitte Lécuyer, Cergy 23 septembre 2010  

Par Martine - Publié dans : Poèmes de Brigitte Lecuyer
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 05:17

Marchand des quatre saisons ? de Brigitte Lécuyer

 

Je n’ai que mes escaliers à dégringoler pour être dedans, un océan de camionnettes, le branle-bas de combat en bas de chez moi et c’est comme ça deux fois par semaine, le mercredi et le samedi. Ça klaxonne, crie, invective, tempête, vitupère, bref vous l’aurez compris, le marché génère des nuisances, que je dois accepter comme telles, et que selon mon humeur, je n’accepte pas toujours.


 

Mon immeuble est une île et le marché gravite et en enfle tout autour, comme une marée montante et importune. Evidemment des fois ça ne se passe mieux que d’autres matins .Trop de ramdam à des heures indues nuit à la qualité de mon réveil. Tel ce gros cul mal poli qui laisse son moteur allumé tout le long de son déchargement, ça peut durer trois bons quart d’heure, et me mettre en rogne dès potron-minet. Dans ces cas-là, faut que je me venge, j’envoie un mail ronchonnant au maire. Lequel est sensé faire régner l’ordre sur ses terres. En général ça marche, on m’envoie les sbires de la police pour vérifier que tout est rentré dans l’ordre, le marché d’après. L’été ça coince ! pas moyen de laisser sa fenêtre ouverte, les odeurs diverses et nauséabondes abondent, et je ne devrai pas avoir à subir celles de tuyaux d’échappement (situés sur le sommet des camions) qui ont la fâcheuse manie de vouloir s’immiscer entre les effluves de mon café et mon pain grillé. Mais d’autres jours, les jours de pluie notamment, c’est plus soft. Alors, je me réjouis de la pluie  et des jours de froidure, l’installation est plus tardive, les gestes ralentis, ça dure moins longtemps.


Le marché, c’est un lieu, une ambiance, un déballage de marchandises disparates, des rencontres…le marché c’est tout cela et une cacophonie d’humains, un concert de sons dépareillés. Quoique j’en dise et que je peste, j’aime quand même les marchés : sentir, humer, toucher les tissus, les palper, me faire à l’idée de telle ou telle matière dans mon chez-moi, acquérir de nouvelles fringues pour un prix modeste. J’aime moins me faire écraser les pieds, les bousculades, les caddies et poussettes dans les jambes, et les jours humides, les baleines de parapluie sournoises qui veulent m’éborgner à tout prix. Le marché c’est surtout le mélange, le mélange des genres, des cultures, parfois l’incompréhension, les fautes d’orthographe sur les ardoises…. !


Culture et agriculture s’opposent sur ce terrain là… à un marchand de légumes confirmé, je dois expliquer que cette touffe d’herbes-là s’appelle pourpier, que c’est une des bases du régime crétois. Bien sur, il n’a jamais entendu parler de la Crète,  aucun de ses légumes ne vient de ce pays là. Certains vendeurs viennent d’une autre planète, ils vendent, enfin ils vous servent, mais ils ne font aucune différence entre aneth ou ciboulette, à vue de nez, question terminaison, ça se termine pareil. Et si vous demander de la cive, on vous regardera de travers, késaco la cive ?


En faisant le tour des étals sous la halle, je vois et je m’amuse. Connaissez-vous la courne de bœuf ? Oui vous avez bien lu, et je vous rassure ce n’est pas un truc salace, la partie du bœuf située près de la queue, que nenni, mais juste des cornes de bœuf, car ainsi sont nommés les petits poivrons fins qui leur ressemblent étrangement. J’ai aussi tristement constaté que les épinards avaient perdu leur D dans la bataille des légumes, les betteraves se sont transformées en « bettrave »,  plus simple, me direz-vous. Le fenouil, va savoir pourquoi, s’en sort la tête haute, le persil et les topinambours itou. Les maraichers n’ont pas tous un petit pois à la place du cerveau, faut dire qu’à force de vendre des salades aux dames, ils pourraient bien avoir un cœur d’artichaut, mais certains ont été plus assidus à l’école que d’autres et leurs ardoises sont propres et correctement rédigées, pas de surprise donc sur celles-ci !

La langue française a de ces ficelles que je peux bien pardonner ces petits écarts…maraichers.  

Figurez-vous que le son O peut s’écrire de 13 façons différentes, o, ot, ots, os, ocs, au, aux, aud, auds, eau, ho, ö, et il peut sembler curieux que les voyelles E, A, U ,  servent à écrire un mot dont la prononciation se résume à une autre voyelle : le O, qui lui n’y figure pas. Il y a de quoi en perdre son latin et même son grec et son crétois.

Les marchands de fringues s’en tirent mieux, on ne leur demande que d’afficher les prix, sinon on verrait une armée des chaussettes amputées d’un de leur T, des pulls avec un seul L, des caleçons sans cédille…. 


Sur le marché, de travées en travées, on parle, on papote, on s’interpelle, c’est à qui gueulera le plus fort. Les clients, eux se contentent de tendre l’œil dans le brouhaha ambiant, ça commente les dernières nouvelles du quartier, les misères locales, on rencontre toujours une connaissance, de celle qu’on voudrait rencontrer et d’autre moins. C’est facile de passer inaperçu. La foule déboule, pousse, repousse, gare à celui qui déambule à contre courant. Les marées se suivent, selon les saisons, l’heure, le temps, la foule est plus ou moins compacte, plus agressive, plus colorée aussi. Les mendiants souvent font partie du décor. Ce sont toujours les mêmes, des vieux bancals venus de pays où il ne pleut pas, ils réclament, se font pressant, l’œil torve, la main tendue obstinée,  l’œil suppliant. On essaie d’être polis, on les chasse comme on chasserait une mouche énervée. Mais ils sillonnent les allées, reviennent à la charge, vous touchent tandis que vous soupesez des yeux les melons, pas de saison. Moi, je veux bien être touchée mais pas de cette façon là.


Depuis un temps certain, j’ai mon marchand de légumes à titré.  Le commerce des légumes, ça crée des liens, enfin de ces liens qui servent à attacher les bottes de radis, et qu’on défait sitôt rentré chez soi. Celui-ci, s’appelle Cherif, ça me rappelle cette chanson de Pétula Clark… oh Sheriff, oh, oh, votre étoile s’est accrochée à ma guêpière… la chanson est passée de mode, et Pétula n’est sans doute plus aussi pétulante qu’avant.  Parfois Cherif est occupé avec d’autres clientes, je l’attends.   S’il ne se libère pas, je suis bien obligée de prendre celui qui l’est. Samedi dernier,  j’aperçois un cageot de mâche. L’étal s’étale, et de loin, on ne voit pas forcément la qualité de la marchandise. J’en réclame juste une poignée et j’arrête le geste illico. Cette mâche est moche,  lancé-je, sans vouloir faire de jeu de mots. La moitié des feuilles sont déjà noircie et les racines ne valent guère mieux ; tant pis  dis-je, je prendrai des endives à la place. L’homme semble dépité mais il essaiera de la refourguer à plus myope que moi. Il n’est pas  le patron, il est là pour vendre, il vend. Cherif n’était pas si loin, il a entendu et vu. Tel un magicien, il sort un carton de mâche de dessous l’étal. Une mâche pimpante aux feuilles drues, vert émeraude. J’apprécie le geste auguste. En prime j’ai droit à deux ou trois carottes gratis, avec un R et deux T. ce qui n’est pas évident partout.       


Ravitaillée de frais, mes fruits de saison en sac, je me dirige alors vers mon fripier préféré, la fripe ça me connait, dix ans que je suis cliente. On doit fouiller,  inspecter les étiquettes, si elles sont neuves, la fringue l’est, sinon, non merci. J’adore dénicher des trouvailles, un authentique cachemire grelottant au milieu d’un tas de pulls acryliques démodés, ça me fait autant plaisir que de croquer  un carré de chocolat 90% de cacao. La même sensation. Un petit plaisir fugace, et pourtant… rien ne me réjouit autant que de voir ma penderie déborder. 


Le plus coton, c’est de trouver chaussures à son pied. Du moins des chaussures dignes de ce nom. Ce qui manque cruellement sur notre marché, nous sommes assaillis de cochonneries, que les chinois ne mettraient pas et qu’ils produisent pourtant en quantité industrielle. C’est moche et de qualité douteuse.


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Le seul vendeur acceptable, dans sa catégorie, vend des chaussures pour enfants. 20 ans qu’il est là, fidèle au poste et qu’il a chaussé des générations de bébés, devenus collégiens, étudiants et parents à leur tour. Personne ne l’égale dans sa spécialité. Parfois, je trouve encore mon bonheur dans ma pointure, une marque qu’il vend et qu’il est le seul à vendre. Des  « la bottine souriante », ne riez pas, c’est son nom. Mes pieds sont tellement à l’aise dans mes bottines souriantes, pur cuir et toutes souples, qu’ils en redemandent. Alors voilà, même si j’ai l’air de râler après ce…de marché, en secret, je ris des pieds !!!


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Même quand je dois attraper mon RER en catastrophe, me faufiler entre des camionnettes crasseuses et des portières assassines, slalomer entre des cartons sournois et des cintres caducs ; Le risque est grand et réel d’être estourbi ou défiguré ou de faire une chute forcément malencontreuse. Le pire c’est d’avoir à traverser le dit marché vers une heure ou normalement la rue devrait être rendue aux piétons, d’avoir à enjamber à cinq heures de l’après-midi, une flopée de détritus, d’éviter le jet d’eau sensé nettoyer la chaussée, car c’est bien, bien trop tard à mon gout…


Dans ces conditions, c’est difficile de garder la tête froide et le sourire aux pieds, parce que comme dit le proverbe, « qui veut voyager loin, ménage ses arpions »  


Brigitte Lécuyer

N.B. de Martine :
La dernière photo a été prise devant l'entrée de la gare RER de Cergy Saint Christophe à 8H30 du matin. Imaginez la difficulté avec les échafaudages des travaux en plus du marché à aller prendre son train. J'ai vu certains passagers sortant du bus pour ne pas faire un détour enjamber les barres basses des échafaudages pour pouvoir accéder à la gare sans contourner les stands et les camionnettes. C'est inadmissible et si il y a un accident c'est la municipalité qui sera tenue responsable pour avoir autorisé qu'on mette des stands sous la gare au milieu des échafaudages.
Par Martine - Publié dans : Poèmes de Brigitte Lecuyer
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