Aujourd'hui un très beau texte écrit par Brigitte LECUYER.
C'est notre pensée pour tous les Japonais et particulièrement pour toutes les victimes de ce tremblement de terre et leurs familles.
Nous avons appris par Dgidgi que FLO , blogueuse Française qui vit à Sandaï au Japon, est vivante ainsi que sa fille. Nous espérons que son mari est saint et sauf aussi
Akiko
Venue du pays du soleil levant, j’ai rencontré Akiko chez ma mère à Annecy. Elle y effectuait un séjour linguistique destiné à parfaire son français, déjà fort compréhensible bien qu’encore hésitant. Ma mère loge des étudiants étrangers depuis une quinzaine d’années et ainsi sont passés dans son bel appartement nombre de nationalités : italiens, suédois, norvégiens, américains, espagnols, coréens, anglais, bref, toute une panoplie de jeunes voyageurs et de moins jeunes.
Belle femme au visage lisse et doré, Akiko me prit dans ses bras dès mon arrivée, apprenant que j’étais la fille de l’hôtesse. Chaleureuse, elle me serra contre elle pour me dire simplement bonjour, faisant fi de la tradition de retenue qui s’impose naturellement à tout nippon. Il y avait là de quoi me surprendre.
Cheveux de jais, fort souples, sourire aux dents éclatantes, elle n’avait rien d’une étudiante. Âgée de 53 ans, bien qu’elle ne fît pas son âge, elle était du plus grand chic et d’une distinction sans pareille. J’appris qu’elle était mariée, mais aussi grand-mère et elle détonnait par son caractère atypique pour une japonaise bon teint. Nous avions alors le même âge. Elle s’enthousiasmait de tout ce qui avait trait à la France, nos traditions, notre art de vivre, notre nourriture, nos vins, nos paysages. Elle plaisantait et sa joie et sa bonne humeur rayonnaient. Ce fut un réel plaisir de faire sa connaissance. Ce n’était pas, loin s’en faut, son premier voyage en France. Ancienne hôtesse de « Japan Air Lines », elle avait déjà sillonné le monde et sa grande culture et son éducation me ravirent.
Au dernier jour de son séjour, elle tint absolument à nous offrir de déguster avec elle, une bouteille de Champagne que nous bûmes jusqu’à la dernière goutte, bien qu’il fût infâme. Elle ne parut pas s’en apercevoir ou fit semblant, par délicatesse. Ma mère porta le breuvage à ses lèvres et reposa le verre discrètement de façon à ce qu’on ne la resserve pas. Mon mari et moi, furent plus héroïques, par courtoisie nous accompagnâmes Akiko sans faire le moindre commentaire. Elle avait dû le payer fort cher et c’en était d’autant plus navrant.
Comme une gamine découvrant ses jouets à Noël, elle exhiba fièrement les cadeaux qu’elle s’apprêtait à faire aux siens, une demi douzaine de cravates pour son cher époux, d’une griffe connue et elle nous avoua rayonnante que chacune d’entre elle, valait la bagatelle de 150 euros, une fortune en cravates !
Nous la félicitâmes pour sa mention « très bien » à l’examen de Français, et pour sa place de première de sa classe, après seulement un tout petit mois d’études.
Ma mère avait prévu une raclette, en pleine canicule pour que ses japonaises (elle en recevait toujours deux en même temps) puissent partir, en ayant goûté un maximum des spécialités savoyardes. Même en essayant de nous représenter les montagnes couvertes de neige, nous suffoquions dans l’appartement chauffé à blanc, augmenté des quelques degrés supplémentaires par la chaleur de l’appareil et les vapeurs d’Apremont.
Je pense qu’Akiko se souviendra toujours de cet épisode de voyage durant cette déplorable canicule ainsi que des efforts de ma mère pour la satisfaire pleinement. A la fin du repas, pour nous rafraîchir, Akiko proposa, une mangue rouge et mûre à point, et nous fûmes surpris d’apprendre qu’au Japon ce fruit était aussi rare qu’inabordable.
Nous nous photographiâmes réciproquement, afin d’éterniser ces moments.
Je ne reverrais sans doute jamais, la belle et gracieuse Akiko, mais qu’importe ! Elle restera un souvenir précieux dans un contexte bien sombre. Je n’étais pas revenue à Annecy depuis la disparition de mon demi-frère, lequel s’était tué en moto alors qu’il n’avait que trente huit ans, en juin de l’année précédente.
Ma mère et son père tentaient de faire bonne figure à toutes ces voyageuses du bout du monde, mais c’était bien pénible et douloureux pour eux. La délicatesse et la sollicitude d’Akiko envers ma famille dans ses moments si difficiles, m’émurent. Il n’y eut pas un mot déplacé de la part d’Akiko, rien que des paroles apaisantes, une grâce naturelle pour tenter de neutraliser les aléas du destin, et je lui en su gré à jamais.
Je peux regarder autrement ces troupes disciplinées de touristes japonais que je croise désormais, sur mon chemin. Ils sont nombreux autour de l’Opéra, quartier que je fréquente en visites express lors de mes escapades parisiennes. Ces hommes et femmes inconnus se révèlent des êtres humains délicats et sensibles, et pas seulement des pourvoyeurs de devises, armés de leur sempiternel appareil photos en bandoulière.
Le sourire d’Akiko restera gravé dans ma mémoire comme un souffle de vent rafraîchissant sur un terrible été de canicule.
Brigitte Lécuyer (août 2003)
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