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Publié par Martine

Aujourd'hui je vous propose un écrit de mon amie Cergyssoise Brgitte Lecuyer

 

 

La jeune fille et le sourd-muet

 

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J’avais trouvé une place assise dans le bus ce qui vu l’heure et la longueur du trajet m’arrangeait. Il pleuvait et ça tanguait pas mal. Or, j’avais décidé de combler ce temps vide pour noter deux ou trois trucs et je m’essayais à quelques phrases, tandis que mon feutre dérapait à chaque nouveau virage. C’était assez crispant ce roulis. Dès lors, je rangeais mon carnet et me contentais d’observer mes compagnons de voyage : Un ramassis d’élèves du secondaire bruyants et d’imposantes mamas blacks dotées de cabas chargés. Mon regard s’arrêta sur la travée d’à coté où se faisaient face, un homme d’âge mûr et une très jeune fille. Drôle de couple, pensai-je, en premier lieu.

Lui, en gestes saccadés n’en finissait pas de s’agiter. Il bavardait à sa façon, émettait par intermittence des sons discordants qui faisaient retourner les autres voyageurs. Elle, on la sentait loin. Alors quand elle ne pouvait pas faire autrement, elle approuvait d’un battement de cils ou d’un imperceptible geste du menton. Elle ne regardait pas ailleurs, mais uniquement lui et parfois ses beaux yeux noirs s’égaraient à travers la vitre du bus que zébrait  fougueusement la pluie. Mais il ne la laissait pas s’en tirer à si bon compte, il la rappelait sans cesse à l’ordre, continuait de gesticuler et de pousser ses clameurs opportunes. Comme elle devait avoir l’habitude cela ne la surprenait plus. Résignée elle regardait ce long monologue muet. J’avais la sensation qu’elle ne voulait surtout pas le contrarier, et que c’était une sorte de passage obligé pour elle, d’avoir à le supporter de la sorte et de subir le regard presque inquisiteur des autres.

Je supposais qu’il était son père. Une barbe de plusieurs jours grisaillait les joues de l’homme et il était peu soigné dans sa mise, alors qu’elle, si.  Durant tout le parcours, jamais je ne la verrai ouvrir la bouche, ni contredire ses propos.

A peine esquissera-t-elle une fois, un ballet rapide et discret de ses longues mains blanches, comme pour lui dire, qu’elle avait bien tout saisi de cet étonnant dialogue. Et lui, toujours aussi agité, entre deux quintes d’une vilaine toux, continuait de s’agiter, d’emprisonner de ses mimiques cet auditoire restreint.  

Ils descendirent à la station René Dubos comme moi, et je compris qu’elle l’accompagnait pour une consultation,  pour lui servir de voix et d’interprète

 Or, elle eut beau vouloir le retenir par la manche,  déjà il s’échappait, et je ne sais pourquoi il traversa la chaussée comme un diable, alors que c’était la direction opposée à l’hôpital. J’étais déjà à quelques pas car j’avais rendez vous, moi aussi     lorsque j’entendis les freins d’une voiture crisser brutalement sur l’asphalte mouillée. Le cri de l’homme gicla de sa gorge, un cri terrible et sourd qui s’évanouit dans le magma d’appels au secours et de murmures pressants des passants. Le hurlement qu’elle lança au ciel résonna longuement sur le boulevard. A présent, elle n’était plus la jeune fille résignée du bus, elle avait juste l’air d’une biche traquée par des chasseurs.  

 

 

 

                                                   Brigitte Lécuyer    

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rabelais 20/01/2014 10:35


Joli texte mais pourquoi avoir mis en illustation un bus de la RATP? 

Solange 19/01/2014 17:12


Une histoire triste très bien racontée. J'aime.

Francine Peyrelongue 19/01/2014 15:09


C'est une belle et triste histoire.


Je ne sais pas pourquoi mais je plus de peine pour la jeune fille que pour l'homme. C'est pourtant lui qui a un handicap.
Merci pour cette histoire


Bon dimanche 

Quichottine 19/01/2014 11:29


C'est une histoire terrible... réelle, ou imitant à merveille la réalité au point d'avoir aussi envie de hurler.


Merci à vous deux pour ce partage.


Douce journée.