Ici, nous vivons comme des morts. C’est un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie brusquement et je t’écris, mon
âme tendue sur ce papier. Je vais mal physiquement. Je ne me suis pas réalimentée. J’ai l’appétit bloqué, les cheveux me tombent en grande quantité.
Je n’ai envie de rien. Je crois que c’est la seule chose de bien, je n’ai envie de rien car, ici dans cette jungle,
l’unique réponse à tout est « non ». Il vaut mieux donc, n’avoir envie de rien pour demeurer, au moins libre de
désirs.
Comme je le disais, la vie ici n’est pas la vie, c’est un gaspillage lugubre de temps.
En Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes et où nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les
peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand nous serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres. Cette grandeur est là, endormie dans les cœurs. Mais les cœurs se sont endurcis et pèsent tellement qu’ils ne nous permettent pas des sentiments élevés.
Je ne pourrais pas croire qu’il est possible de se libérer un jour d’ici, si je ne connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple.
J’ai demandé à dieu qu’il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su supporter l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses enfants.
J’aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à se nourrir des composants de son caractère national, elle qui cherche toujours à guider par principes et non par
intérêts.
J’aime la France avec mon cœur, car j’admire la capacité de mobilisation d’un peuple qui, comme disait Camus, sait que vivre c'est s’engager. Que dieu nous vienne en aide, nous guide et nous recouvre. Pour toujours et à jamais
Extrait de la lettre d'Ingrid Betancourt
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Photo : Source ww.betancourt.info
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